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DE LA PETITE BIÈRE

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DE LA PETITE BIÈRE

Comment RONNIE COLEMAN est devenu M. Olympia
PAR GREG MERRITT

“Tout le monde veut devenir bodybuilder, mais personne n’a la volonté de soulever des charges démentes.” — Ronnie Coleman

De l’extérieur, on dirait un minable atelier de soudure et c’en était un, avant. Sur le parking en gravier, pourrissent des carcasses de voiture. Pas de mur d’enceinte, seulement quelques portes de garage ouvertes et une barrière en contreplaqué. Sur le comptoir, une affiche des Dix Commandements qui contraste avec le flot incessant de rap et de heavy metal dont le volume est si fort qu’il fait grincer les dents. Des graffitis recouvrent l’entrée. Des toiles d’araignée — tellement grosses que des corbeaux pourraient s’y empêtrer — pendent au plafond, recouvrant presque entièrement les drapeaux américain et texan.


À l’intérieur de ce qui ressemble au placard à balais le plus négligé au monde, la couche de poussière est inimaginable. Comble de l’absurde, une pancarte annonce: “Aidez-nous à maintenir la propreté de notre club.” Les appareils datent du déluge et, comme les disques, ils sont poussiéreux, rouillés, voire les deux. Des détritus et des feuilles s’entassent dans les coins. Le sol est constellé de nids de poule. Les miroirs brisés prédisent des malheurs éternels. Un escalier ne mène nulle part. Les ventilateurs du plafond ont depuis longtemps rendu l’âme et ceux qui se trouvent au sol, grands comme des hélices d’avion, font de leur mieux pour atténuer la chaleur étouffante. Bienvenue à MetroFlex, l’un des clubs les plus “purs et durs,” fief de Ronnie Coleman. Bienvenue en enfer et bienvenue au paradis.
POIDS PLUME Deux heures de l’après-midi, le 15 juin: comme presque tous les jours depuis 14 ans, Ronnie Coleman, M. Olympia, passe la porte du MetroFlex Gym à Arlington, Texas. DMX, le groupe de rap, chante “Stop! Drop! Shut’em down, open up shop!” Il fait 34°. Le cham-pion est vêtu d’un maillot rouge sang qui porte l’inscription “Pas pour la racaille.” Il pèse 141 kg. Il enfile ses gants et commence ce qu’il appelle sa séance pour les lombaires, destinée au travail des érecteurs du rachis (soulevé de terre) et à l’épaississement des dorsaux (rowing). Dans quatre jours, ce sera le tirage vertical et le tirage au menton afin de gagner en largeur.
Pour le soulevé de terre, Coleman exécute des séries d’échauffement en suivant une progression pyramidale, avec successivement 60, 100, puis 145 kg. “Je travaille le soulevé de terre depuis le lycée,” déclare-t-il. “Ça explique l’épaisseur de mon dos.” Il poursuit avec une série de 10 reps à 185 kg. Il n’est cependant qu’à la moitié de son fameux record de 365 kg qui figure sur sa vidéo The Unbelievable, mais aujourd’hui, Coleman se contente de charges plus modérées pour le soulevé de terre. “Je ne force pas vraiment sur le soulevé de terre avant juillet-août,” explique-t-il. “On a encore le temps et il ne fait pas assez chaud pour que je travaille dur.” Mis à part les réparateurs de climatiseurs, Coleman est sans doute la seule personne au Texas à attendre avec impatience des températures supérieures à 40°. On place encore deux disques de 20 kg de chaque côté. Il s’exclame, “Vas-y, mec! C’est que dalle, ça !” en s’adressant à lui-même et en bouclant sa ceinture: il effectue alors sans difficulté six reps avec 265 kg. “Que dalle?” Tout est relatif!
VAS-Y, MEC! Coleman se dirige vers les haltères de 115 kg que le propriétaire du club, Brian Dobson, lui a offerts récemment pour son anniversaire. “Je m’en suis servi l’autre jour pour les shrugs,” explique-t-il. “Je ne sais pas quand je serai capable de les utiliser pour le développé couché ou incliné. Il va sans doute me falloir un moment pour réussir, mais vu que j’ai fait 12 reps de développé couché avec celles de 90 kg, je suis sûr d’y arriver.” On charge une barre avec des disques de 20 kg. Il effectue 10 reps de rowing avec 100 kg, puis 10 reps encore avec 145 kg. Son buste forme un angle de 45° avec le plancher sale et il ne soigne pas beaucoup sa technique pour amener la barre contre son ventre. “Vraiment nulle, cette barre,” déclare-t-il. “Je la garde pour le squat.” Il examine les barres sur le support avec le même soin qu’un fan de billard qui sélectionne une nouvelle queue. Il est satisfait et on charge donc à nouveau une barre, cette fois-ci avec 205 kg, poids que la plupart des gens ne sont même pas capables de soulever une seule fois. “Vas-y, mec! C’est que dalle, ça!” Coleman reste fidèle à lui-même, et c’est parti pour 10 reps. Quelques minutes plus tard, il recommence.
DE LA PETITE BIÈRE Un air de rap — qui couvre tout sauf les grognements et les bruits les plus intenses de la fonte qui s’entrechoque — recommande de violer au moins la moitié des Dix Commandements cités plus haut.
Je me suis entraîné dans quelques salles pour galériens de la fonte et j’ai déjà utilisé une
T-barre faite maison; je n’étais cependant en rien préparé à ce spectacle. Coleman enfonce l’extrémité d’une barre dans un trou qui se trouve dans un coin; elle forme un angle de 45° avec les deux murs. Dobson reste à côté et Coleman accroche un triangle de tirage sous l’extrémité où se trouvent les disques. On place un disque de 45 kg, puis huit de 20 kg: cela représente un total de 250 kg (en comptant la barre, dont il soulève la plus grande partie).
“Vas-y, mec!” se répète Coleman à lui-même. Il tire violemment vers lui l’extrémité de la barre où se trouve la charge et exécute 10 reps de rowing: elle retombe ensuite dans le trou au sol qui s’élargit en projetant un nuage de poussière de ciment et en renversant des piles de disques. Les araignées détalent pour se mettre à l’abri. Trois minutes plus tard, il attaque une nouvelle série. Comment s’étonner qu’il ait le meilleur dos de tous les bodybuilders?
On enfile difficilement deux disques supplémentaires dont le dernier repose plutôt en dehors de la barre que dessus. Ce long empilement de disques a quelque chose de comique. Je les recompte: il y en a 11, le premier pèse 45 kg et l’ensemble fait 295 kg (en comptant la barre). Peu de mortels seraient capables de soulever 295 kg. M. Olympia se prépare à faire du rowing à la T-barre. “De la petite bière,” se répète Coleman à lui-même, mais honnêtement, il faut dire qu’il y en a un sacré fût! “Vas-y, mec! C’est que dalle, ça!” Il enroule les sangles et ses mains gantées autour du triangle de tirage et commence à soulever la barre. Une rep. Deux reps. Trois reps. Quatre. Cinq…
Sans crier gare, la charge s’écrase sur le sol en piteux état, soulevant un nuage de poussière à vous faire suffoquer. Le triangle de tirage s’est brisé au beau milieu de la série! “Nom de Dieu,” s’exclame Coleman. Les jurons romantiques fleurissent partout où il passe — à la salle, chez lui, à l’Escalade — et pourtant, c’est le plus grossier que je l’aie entendu proférer au cours des deux jours que Kevin Horton et moi avons passés avec lui. Coleman donne un coup de pied dans le triangle cassé et le dégage de la barre autour de laquelle il s’est entortillé. M. Olympia s’est attaqué à une charge particulièrement dangereuse. C’est la fonte qui a perdu.
S’ENTRAÎNER DUR POUR GROSSIR BEAUCOUP Tout en traversant la salle à grandes enjambées, Coleman vide goulûment une bouteille d’eau. La poussière colle à son visage et à ses bras en sueur. “Le plus difficile dans l’entraînement, c’est l’assiduité,” déclare-t-il. “Je m’entraîne depuis 28 ans. J’en ai vu beaucoup qui ne venaient pas régulièrement. Le secret de mon succès, c’est la régularité: je cherche toujours à devenir plus fort, à m’entraîner plus dur et à gagner de la masse.”
Le travail des biceps commence par des curls au pupitre à un bras avec un haltère de 20 kg, puis de 25 kg et enfin de 30 kg, à raison de 10-12 reps par série, le tout à une cadence rapide. Il exécute ensuite 3 séries de 12 curls avec la barre chargée à 60 kg; il se balance légèrement. Il est l’un des rares professionnels à effectuer cet exercice avec une barre droite, car beaucoup de pratiquants trouvent que cela agresse trop les poignets. Même à 40 ans, Coleman semble invulnérable aux blessures.
AC/DC clame que “des mauvais deals provoquent la merde” au moment où le champion termine sa séance de biceps par des curls à la poulie. Face à la pile de plaques, il remonte le câble entre ses jambes puissantes. Il commence avec 60 kg et descend la goupille jusqu’en bas, c’est-à-dire qu’il prend 85 kg et fait, en tout, quatre séries de 10-12 reps. Quand il a terminé, il déclare, avec son accent traînant: “Je modifie toujours quelque chose à chaque séance. La prochaine fois, pour les biceps, je ferai sans doute des curls au pupitre, des curls à la machine, des curls debout avec haltères et peut-être des curls concentrés.”
FAIRE TAIRE TOUS LES MÉCHANTS Les mollets et les abdos de Coleman ont souvent été critiqués, et pourtant le champion ne les a jamais négligés. Il les travaille un jour, sur deux, les mollets un jour et les abdos le lendemain. De près, les mollets de Coleman semblent énormes.
Ce n’est qu’en comparaison avec le reste de son corps qu’ils font pâle figure, tout comme la Louisiane semble petite à côté du Texas. Tout en chargeant la machine à mollets assis, il répète le slogan inscrit à l’arrière de son maillot : “Faire taire tous les méchants.” Il exécute 20 reps avec 70 kg, en se concentrant plus sur la contraction que sur l’étirement. Pour la seconde série de 20 reps, il descend la goupille d’un cran (total 95 kg) et, pour la troisième et ultime série, il effectue 15 reps rapides avec 115 kg.
Coleman et moi, nous chargeons des disques poussiéreux sur la presse oblique, 10 de chaque côté (total 410 kg). Il ajuste sa ceinture et exécute trois séries à la presse à cuisses, alignant 15 reps rapides à chaque fois. On dirait que ses pieds bougent à peine (ce qui amène à se demander si Coleman n’aurait pas de meilleurs mollets s’il faisait des reps complètes.) Pour finir, il se dirige vers une machine à mollets debout, chargée de plaques qui semblent dater de l’époque de Sig Klein. Il travaille avec 10 disques (205 kg) et effectue 15 reps explosives. La sueur dégouline de son crâne rasé et Ozzy Osbourne convie tout le monde à bord du “Train des Fous.” Il ajoute alors quatre disques (total 285 kg) pour effectuer deux séries supplémentaires de 12-15 reps rapides.
POUR MOI, C’EST DU GÂTEAU Entre la fin de la séance et l’arrêt au Black-Eyed Pea — étape biquotidienne — où Coleman déguste deux blancs de poulet sauce barbecue et une pomme de terre au four avec du ketchup, je l’interroge sur son entraînement au MetroFlex. “Pour moi, c’est du gâteau,” répond-il avec un sourire. “En Louisiane, où j’ai grandi, c’est là qu’il y a les vraies salles pour galériens: l’humidité est bien plus intense qu’ici. Les clubs ressemblaient en tout point à celui-ci, mais en plus chauds encore.” La plupart de ces salles appartiennent dorénavant au passé et ont cédé la place à des centres de fitness climatisés.
MetroFlex perdure. À l’autre bout du monde, à Birmingham en Angleterre, on trouve le Temple Gym: une sorte de cachot où l’hiver est aussi glacial que l’été est étouffant au MetroFlex. Son propriétaire, Dorian Yates, s’y est entraîné pendant toute sa carrière. Ernie Taylor, qui continue à y souffrir, jure que tous les matins, il jette une brique dans l’escalier pour faire fuir les cafards. Est-ce seulement une coïncidence si Yates et Coleman — qui se sont partagé les 12 derniers Sandow — ont tous deux bâti leur physique hors norme au fond d’antiques fosses remplies de fonte et dépourvues de prestige?
La devise du MetroFlex est “soyez différent; entraînez-vous avec vos semblables.” Pour ceux qui n’en comprendraient pas la signification, mieux vaut continuer à fréquenter un club de fitness. Pour les “cultos” endurcis, même s’ils ne fréquentent jamais le MetroFlex, le fait qu’un lieu sacré comme celui-ci existe encore doit être un réconfort. Savoir que les meilleurs au monde — au plus chaud de la journée la plus torride — sont en train de pratiquer du rowing à la T-barre avec 270 kg en arrachant des reps jusqu’à ce que la poignée se brise, devrait donner envie de crier: “C’est que dalle, ça!”
POURQUOI RONNIE COLEMAN EST M.O
12 mois de galère au fin fond du MetroFlex, à soulever la fonte avec une férocité sans égale au milieu de la poussière, de la crasse, des graffitis et des toiles d’araignée: c’est ce qui permet à Ronnie Coleman de devenir un phénomène de 130 kg de muscles écorchés le jour du concours Olympia. FLEX
 



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